Si la page ne s'affiche pas, cliquez ici !!!

L'infinie patience de l'objet




Entretien avec Claire Heggen


E pur si muove n°2, Unima magazine, la marionnette aujourd'hui, Avril 2003, « L'infinie patience de l'objet », Claire Heggen


Aujourd'hui, l'évolution des dramaturgies dans les arts de la scène donne à l'objet un relief accru. Au Théâtre du Mouvement, tu t'es confrontée à l'objet et cet objet est devenu essentiel – j'emploie à dessein le terme « essentiel » parce que son antonyme est « accessoire ». Dans un premier temps est-ce que tu peux donner une définition de l'objet ?

D'après le dictionnaire, l'objet, c'est « ce qui est placé devant », « jeté devant » et qui donne matière à penser. Après, tout dépend du contexte dans lequel on est et comment on désire en faire usage. Tout peut-être objet. Ton propre corps ou des parties de ton corps, l'autre, des objets matériels, des idées... Tout ce que l'on peut placer devant soi, distinct de soi-même. Avant d'aborder la marionnette, je me suis confrontée plutôt à des objets de nature différente : des matériaux ou des objets simples, plutôt abstraits, pour laisser la porte ouverte à l'imagination et à l'esprit libre. En effet, quand on aborde des objets plus familiers à fonction particulière précise, comme un couteau, un vase ou des lunettes, il y a tout un processus de déminage, de détournement de leur fonctionnalité à effectuer pour les amener à un imaginaire autre que celui auquel ils sont renvoyés habituellement (stéréotypes ou archétypes). Prenons un balai. Un des stéréotypes immédiat serait de l'enfourcher et de se transformer en sorcière. Par contre, si on l'aborde du point de vue de sa matière (texture, poids, forme, grain, taille...) il a plus de chance de se transformer en espace poétique potentiel où l'objet devient métaphorique.

Donc, un objet théâtral peut être concret, décalé et enfin irréel. Il y a aussi l'objet théâtral, le nez de clown, masque, marionnette.

Pour moi, l'objet, qu'il soit de théâtre ou non, revêt successivement ou simultanément plusieurs fonctions. L'objet est un masque. Un masque pour voiler et/ou révéler, pour se protéger aussi. L'objet est un médiateur. Il permet d'entrer en relation avec l'autre (objet, personne, spectateur) d'échanger, d'opérer des transactions...L'objet est porteur de mémoire – rappel de souvenir, des actions, émotions, sensations éprouvées avec lui, à travers lui. Il est présent et générateur de futur. L'objet est agent de transformation pour celui qui le manie. Il peut objectiver le corps, lui faire objection. L'objet est présence et lieu de projection pour l'imaginaire de celui qui le regarde et de celui qui le donne à voir et l'agit(e). Entre autres...

Comment ça se passe avec un objet ?

Par exemple, une feuille de papier de soie peut être un voile derrière lequel on peut apparaître, disparaître. Cette feuille manipulée à deux, facilite un dialogue, une alternance, un enjeu, une coordination, une compréhension du dessein à venir, une projection ensemble... Cette feuille, si on la froisse, garde la place des plis une fois lissée. Les différentes actions se sont inscrites en elle. La feuille témoigne alors de l'histoire de ces actions et révèle les manières de faire (forces en présence, directions données...) ainsi que les non-dit du faire (feuille restée intacte après manipulation ou malmenée voire déchirée...) Cette feuille par ailleurs suivant les images, mouvements, mises en jeu donne naissance à une imagination objective et se « charge » métaphoriquement. La voilà, tour à tour et tout à fois, voile de mariée, mur opaque, nuage, envol, rêve, détritus, sensualité, etc.... Cette simple feuille par la vertu de la manipulation devient œuvre d'art.

Objet et sujet d'art. Qu'elle est la relation entre le sujet et l'objet ?

A niveau théâtral, c'est une question centrale pour moi. Si je reviens aux formules d'Etienne Decroux : « L'acteur est sujet et objet d'art » et par conséquent sur scène, « l'acteur doit montrer son œuvre sans montrer sa personne ». L'objet d'art de l'acteur c'est son corps. D'où la question, comment montrer l'objet (d'art) sans montrer le sujet (d'art) ? D'abord en donnant à voir un corps fictif, extra-quotidien, décalé par rapport à un corps réel, usuel, qui renverrait trop au réalisme. C'est-à-dire en le formalisant. Mais comment ? Ensuite, la question qui se pose est celle de la relation d'objets d'art à trouver entre le corps-objet d'art et l'objet-objet d'art et sa mesure (quel niveau d'amplitude et de niveau de jeu).


Peux-tu donner un exemple ?

Dans un des spectacles que j'ai mis en scène au Théâtre du Mouvement, Encore un Heure si Courte, nous avons travaillé avec des caisses. Les acteurs, ou plutôt le corps des acteurs étaient formalisés par les caisses. Pour tenir dans les caisses, ils étaient obligés d'organiser leurs corps dans un espace très étroit et quadrangulaire. Ils étaient formatés par l'intérieur de la caisse en quelque sorte. Quand ils portaient ces caisses en bois très lourdes, ils étaient mis en forme par l'extérieur des caisses. Leur corps s'organisait nécessairement en fonction, autour, de leur volume, de leur poids, de leur centre de gravité... J'ai même rebondi sur cette « proposition » des caisses, en imposant aux acteurs, une métaphore cubiste pour formaliser leur corps, hors de la relation directe avec les caisses.
L'objet donc te formalise, t'objective, mais il est aussi objection aux mouvements du corps et celui-ci doit s'organiser en fonction de l'objet. Il fait aussi objection à notre pensée, à notre raison en ne faisant pas ce que l'on attend de lui. Il nous échappe, refuse de bouger comme on le voudrait, nous renvoie son impassibilité, sa résistance à faire ce que nous aimerions lui faire faire. Il est exigeant, intransigeant et sans état d'âme. Pour moi, l'objet est un très grand professeur pour l'acteur (acteur au sens de celui qui agit sur scène). Mon aphorisme préféré dans ce cas est : « Il faut faire avec ». C'est à l'acteur d'aller vers l'objet (et non pas à l'objet de s'adapter à lui) et de résoudre l'équation qui lui pose en terme de poids, forme, centre de gravité, matière, présence concrète...


Dans les séminaires que tu diriges, tu emploies souvent l'aphorisme suivant : « Il ne faut pas consommer l'objet mais se consumer pour l'objet ».

Oui. De même que l'acteur ne fait pas du transport d'objet, il doit faire en sorte d'être « transporté » par l'objet. C'est lui qui guide et indique la direction à prendre; Les informations viennent de lui : à quel moment est-il en péril de déséquilibre ? Quand son inertie est-elle agissante ? Quel est son dessin –dessein-, sa destination dans l'espace ? Etc. ... L'objet apporte tout sur un plateau. Il s'agit au départ d'être juste attentif à ses informations, de déjouer en quelque sorte avant même de jouer.


Les informations que l'objet nous apporte nous transforment-elles pour aller ailleurs que là où on a envie d'aller ?

Pour ma part, il y à une espèce de transaction permanente à opérer entre ce que l'objet nous apprend, ce que nous pouvons lui renvoyer (en y incluant nos impossibilités corporelles) et sa réponse en retour. Si l'acteur se consume, se dépense, pour l'objet, c'est parce qu'il « en vaut la peine ». Car, alors, l'objet n'est plus un simple objet matériel, manière à manipuler : il accède au statut de métaphore, de symbole, de l'idée qui nous transporte en esprit. Cependant ni l'acteur, ni le spectateur ne sont dupes. Quand une marionnette s'anime, chacun sait qu'elle est manipulée, que ce soit à vue ou non. Le plaisir même du spectateur, je crois, vient de la double vision (double connaissance), du jeu d'aller-retour entre ce qui est montré et ce qui est caché. C'est la manière d'investir l'objet, de l'aimanter, qui amène le spectateur à s'illusionner, à croire en la fiction proposée. A ce moment, cette fiction raconte, dit, énonce et annonce quelque chose d'une autre sphère que matérielle, plus philosophique, métaphysique, spirituelle. L'objet comme passeur, nous permet d'accéder à un autre niveau de compréhension, d'intelligence, de sensibilité ou d'émotion. On ne manipule pas un objet, on anime des images, de la symbolique. L'objet devient dépositaire de plus qu'il ne l'est. Il faut simplement inventer d'y croire.


Comment l'objet est-il devenu un point fixe dans ton travail ?

En réalité, l'objet a toujours été présent dans nos créations et recherches. Cela n'a pas été une décision arbitraire à un moment donné. En faisant retour sur mes expériences et créations passées au Théâtre du Mouvement, je me suis aperçue que l'objet nous était familier. C'était inattendu pour moi ; Mon regard était focalisé davantage sur le corps et son mouvement. La Recréation, notre première pièce (crée en 1973 par Ives Marc et moi-même) détenait déjà en germes, non seulement les pistes corporelles, gestuelles, esthétiques que nous avons développées par la suite, mai aussi des objets aux statuts et utilisations différents.
Enfin, pour moi, l'exploration du possible chemin où l'objet, la marionnette et le corps se croisent et se nourrissent réciproquement au bénéfice d'un imaginaire et d'une écriture contemporaine du théâtre, continue d'évoluer. Cela n'a pas été sans influence en retour sur ma façon d'envisager le corps et le mouvement, le jeu de l'acteur et sa mise en scène, le regard du spectateur et ses projections. Aujourd'hui, je sais que le chemin parcouru et que les fruits de mon expérience en la matière peuvent servir aux marionnettistes, dans une plus ou moins grande mesure, selon leur désir ou besoin. Je sais aussi que je peux pousser ce travail vers une esthétique spécifique qui m'est plus personnelle. Je suis, sur deux pas balancées, cheminante passerelle entre deux mondes – tantôt mime corporel, tantôt marionnettiste – métis en poésie.

Propos recueillis par Patrick Pezin, metteur en scène, pédagogue.





Source Texte : Théâtre du Mouvement (http://www.theatredumouvement.com)

Genre :
Thème(s) :
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) :
Passage(s) :
Source Artishoc : Théâtre du Mouvement - http://www.theatredumouvement.com

A voir :